Ecole normale supérieure de Lyon
Atlas Nevado de Toluca

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Les représentations : Un espace enneigé, récréatif et mythique

L’étude des représentations de l’espace intéresse les géographes depuis les années 1980. Il s’agit de reconnaître une bonne part de la subjectivité de la connaissance en se penchant sur le vécu et les constructions mentales des acteurs qui influencent leurs manières d’appréhender l’espace, de l’occuper, de s’y déplacer et de l’aménager. Quelques questions se posent alors : quelles sont les représentations mentales du Nevado de Toluca ? Quelle est la place de cet espace protégé dans le vécu des habitants ? Quel est l’effet des discours et des représentations publiques sur les conceptions et pratiques dans le Nevado de Toluca ?

Photoquestionnaire sur les représentations (A-D)

Mosaïque des photographies utilisées pour le photoquestionnaire

Les perceptions et représentations de divers paysages au sein de l’Aire protégée du Nevado de Toluca ont été analysées à travers la réalisation d’un certain nombre de photoquestionnaires, élaborés par l’équipe professorale présente lors du stage d’octobre 2013 au Mexique. À partir des photos présentées ci-contre et ci-dessous, un échantillon de 54 personnes ont été interrogées. Des étudiants, en géographie ou dans d’autres disciplines, à l’Université autonome de l’État de Mexico, mais aussi des personnes totalement étrangères au milieu universitaire. Tous ont été questionnés sur leurs représentations des différents paysages de l’aire protégée et sur leur relation personnelle avec cette espace qu’ils connaissent plus ou moins bien. Ainsi, tandis que certains n’y sont jamais allés, d’autres font de la fréquentation du Nevado de Toluca, une habitude, voire une tradition familiale. Les vécus et perceptions sont ainsi divers.

La méthode du photoquestionnaire

Cette méthode permet l’étude des perceptions d’un paysage, les répondants réagissent à une base visuelle (photographies) commune ce qui permet de limiter la variabilité des discours et facilite le traitement des données (les objets présentés aux commentaires des enquêtés sont standardisés ce qui facilite les comparaisons). On peut donc obtenir des données quantifiables que l’on peut traiter par la voie statistique (« Les enquêtes de perception paysagère à l’aide de photographies. Choix méthodologiques et exemples en milieu fluvial », Septièmes Rencontres de Théo Quant, Yves-François LE LAY, Hervé PIEGAY et Mélanie COSSIN, 2005).

Photoquestionnaire sur les représentations (E-H)

Photoquestionnaire sur les représentations (I-L)

Le quotidien des habitants

Les représentations des habitants sont plus difficiles à appréhender. Ces derniers semblent osciller entre un empirisme terre à terre : « je suis là, j’habite là, c’est ainsi et ce n’est pas autrement », sans porter de regard critique sur leur espace et un rapport mythique et symbolique à la montagne sur les pentes de laquelle ils habitent.
Le Nevado de Toluca, sous la forme de la ligne de crête qui s’élève au-dessus de Toluca ne semble pas faire partie de leur vécu direct sauf s’il apparait dans le paysage, comme à Agua Blanca. Ils n’en parlent pas spontanément et ne s’y sont parfois jamais rendus. Particulièrement sur le versant sud, le sommet et le cratère semblent des éléments physiques assez lointains. De nombreux habitants ruraux se représentent leur espace à une échelle très locale avec des notions de distance et de localisation parfois assez vagues : à la Trucheria El Rincon de Corral de Piedra, les employés évoquent un lieu particulier : « Il y a un lieu plus bas où il y a eu une éruption, une sorte de trou de 200 m, les gens disent ça », sans arriver à le localiser précisément tout en étant pourtant capable de s’y rendre aisément.
Souvent, la dégradation du milieu fait partie du paysage depuis des années, elle ne parait donc pas être remarquée par les riverains : l’érosion des berges des cours d’eau n’est jamais mentionnée même si elle est visible sous les yeux mêmes de notre interlocuteur. Les habitants ont à l’esprit des éléments qui leur sont précieux comme la forêt, perçue à la fois comme ressource, en bois et en eau, et comme facteur de tranquillité.

La ligne de crête du Nevado de Toluca : image dominante et image de marque

Le Nevado de Toluca, comme son nom l’indique, est une ligne de hauteurs, un massif montagnard propice à l’enneigement. Il porte donc la neige dans son nom, pourtant celle-ci ne survient qu’en hiver pour une durée de quelques mois seulement (de janvier à mars). Mais dans un pays comme le Mexique, dont le climat se décline de tempéré à tropical, l’arrivée de la neige est un événement attendu et remarquable qui vient donner une valeur nouvelle aux paysages de haute montagne. Le Nevado prend toutes ses qualités esthétiques et hors du commun lorsqu’il est enneigé. C’est pourquoi il est le plus souvent représenté avec sa couverture de neige : sur les photos des brochures touristiques, sur les peintures murales qui décorent les salles communales, sur les tableaux qui ornent les salles de restaurant de Toluca… La neige le rend encore plus extraordinaire.

La ville de Toluca se sert de cette image pour jouer de son attractivité. Ainsi, sur le site Internet de la municipalité, sur six photos qui montrent des paysages du Nevado, quatre montrent la ligne de crête enneigée. De manière générale, les préférences esthétiques des habitants de Toluca, mais aussi des pentes du volcan, tendent franchement vers le paysage d’hiver enneigé. Ces préférences s’expliquent par la rareté de la neige au Mexique, par la mise en scène du Nevado de Toluca enneigé dans les représentations picturales du quotidien, par une transformation esthétique d’une ligne de crête de roche grisâtre qui devient blanche.
Depuis Mexico, les enfants sont souvent emmenés en sortie scolaire ou familiale sur le Nevado de Toluca afin de voir la neige. En effet, il s’agit de l’endroit enneigé le plus proche et le plus accessible pour les habitants de Mexico DF. Le sommet du Popocatepetl, à 70 km de la capitale est couvert de neige toute l’année grâce à la présence de glaciers, mais son ascension est difficile et interdite depuis une quinzaine d’années du fait de l’activité volcanique. Le Nevado de Toluca présente l’avantage d’être éteint depuis plus de 10 000 ans et accessible par une piste qui conduit le visiteur au sommet, à 6km seulement du cratère. Il est donc très fréquenté, notamment le dimanche et pendant les vacances nationales. Le sommet du Nevado de Toluca est donc perçu comme un espace récréatif et sportif où viennent s’entraîner en haute altitude des sportifs de haut niveau, où viennent s’aérer les habitants de Toluca ou de Mexico D.F ainsi que quelques touristes étrangers.

Les forêts du Nevado de Toluca

Dans toutes les bouches, institutionnelles ou de professeurs, d’agriculteurs, d’étudiants, de commissaires ejidal, l’idée que la forêt représente la nature, la « vie », revient sans cesse. La forêt est source de vie, notamment parce qu’elle est vue comme participant de la bonne qualité des eaux, mais aussi comme une source de richesse pour de nombreuses communautés, qui retirent des bénéfices de l’exploitation de la madera (forêt, bois). L’idée qu’« il faut reforester » est répétée en boucle. Il faut, sans trop savoir pourquoi, redonner une place plus importante aux arbres et ne pas laisser le « front agricole s’étendre encore », selon le Semarnat.

Quel paysage est le moins beau ?

La première évaluation du photoquestionnaire portait sur un critère esthétique. Ainsi, trois photographies semblent sortir du lot par leur supposé manque de beauté : la photographie B (55,56 %), qui met en évidence un paysage aride et érodé, est celle qui est majoritairement choisie par les interrogés. Suivent, dans des proportions moindres, la photographie H (un paysage marqué par des phénomènes de sécheresse, choisie à 12,96 %) et la photographie I (un paysage de végétation arbustive, choisie à 7,41 %). Il est également intéressant de remarquer qu’un certain nombre d’interrogés ne se prononcent pas. Ces derniers sont ainsi majoritairement des personnes qui ne connaissent pas l’Aire protégée du Nevado de Toluca, qui n’y sont jamais allées.

Quel paysage est le moins beau ?

Quels paysages sont les moins naturels, et en moins bonne santé ?

Les évaluations suivantes du questionnaire portaient sur des critères concernant l’état écologique des paysages présentés. La Figure 3 fait état de paysages considérés comme étant les moins naturels de la sélection proposée. Ainsi, à nouveau, mais avec une marge moins importante, c’est le paysage de la photographie B (29,63 %) qui est considéré comme le moins naturel, suivi de la photographie D (22,22 %), qui représente des zones agricoles. Dans des proportions un peu moindres suivent les photographies G (une colline dédiée aux pâturages, quelque peu asséchés, au cœur d’une forêt), H (14,81 %), et J (7,41 %). À nouveau, une proportion assez importante des interrogés ne se prononcent pas. La Figure 4 fait quant à elle état des paysages considérés comme étant en moins bonne santé dans les photographies proposées. La photographie B (55,56 %) est encore majoritairement choisie. Il est par contre étonnant de voir qu’un certain nombre de photographies ne sont pas du tout choisies, et qu’un certain nombre d’interrogés ne répondent pas à cette question. Ainsi, on peut sans doute penser que l’état écologique des paysages sur les photographies est difficile à appréhender, sans avoir connaissance du contexte de ces photos et de leur localisation. De la même façon, l’absence de connaissances sur l’Aire protégée et en géographie chez la majorité des interrogés (51,85 %) peut expliquer la difficulté ou la réticence à répondre à cette partie de l’évaluation.

Quels paysages sont en moins bonne santé ?

Quels paysages sont les moins naturels ?

Quel paysage nécessite le plus d’intervention humaine et qui doit intervenir ?

Dans l’Aire protégée du Nevado de Toluca, la question de l’intervention humaine se pose de plus en plus. La Figure 5 fait état des paysages qui, selon les interrogés, nécessitent le plus d’intervention humaine. Encore une fois, la photographie B (55,56 %) a été largement choisie, suivie par la photographie H (9,26 %), puis la photographie G (5,56 %) et la photographie L (5,56 %). Ce dernier choix peut paraître surprenant, puisqu’il s’agit des Lagunes du soleil et de la lune, au sommet du Nevado. Considérerait-on donc ainsi qu’un paysage naturel, apprécié des visiteurs et symbolique de l’aire protégée, doit-être plus anthropisé ? De nombreuses hypothèses demeurent, cette photographie ayant été peu choisie dans les évaluations précédentes. La Figure 6 complète cette évaluation, en questionnant les interrogés sur le ou les acteurs incontournables de ces interventions éventuelles. Si chaque acteur reçoit les faveurs des interrogés, leur préférence va au gouvernement fédéral, privilégiant ainsi l’échelle étatique, ainsi qu’au gouvernement de l’État de Mexico, qui correspond ainsi à un niveau intermédiaire. L’ejido, comme structure locale spécifique à l’aire protégée, associé au municipe, remporte également un certain nombre de suffrages (8,04 %), tout comme les organisations non gouvernementales, sollicitées sans doute pour leurs actions en faveur des espaces naturels, de leur conservation et de leur réhabilitation, mais également en faveur des populations de ces espaces protégés.

Quel paysage nécessite le plus d’intervention humaine et qui doit intervenir ?

Caractéristiques de la personne enquêtée





BIBLIOGRAPHIE

  • Bailly A., Raffestin C., Reymond H. (1980). « Les concepts du paysage : problématique et représentations » L’Espace géographique, IX (4), p. 277-286.
  • Debarbieux B, 2004, « Représentations », Fondements épistémologiques, HyperGéo. Disponible en ligne.
  • Frémont A., 1975, La région, espace vécu, Paris, PUF.
  • Jodelet D. (dir.), 1989, Les représentations sociales, Paris, PUF.
  • Paulet J-P., 2002. Les représentations mentales en géographie. Paris, Anthropos.
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