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Atlas Nevado de Toluca

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Le Nevado de Toluca, une mosaïque de paysages ?

À l’intérieur des limites de l’aire protégée (468 km²), et plus largement dans tout le massif du Nevado de Toluca, les paysages sont très divers. Ils se modèlent et se déclinent selon l’originalité des formes volcaniques héritées, la nature des sols, l’altitude, l’exposition des versants, selon la saison et selon l’ancienneté, la densité et la variété de l’occupation et des activités humaines. Tantôt remarquables, tantôt ordinaires, les paysages de l’aire protégée participent également de la construction d’une identité et de représentations diversement utilisées dans les espaces environnants.

Le Paysage, entre nature et culture : l’homme allongé du Xinantécatl

À la fin du XIXe siècle, les géographes Elisée Reclus et Paul Vidal de la Blache, se sont intéressés les premiers à la compréhension et l’explication des paysages, auparavant domaine de prédilection des peintres. Ils conçoivent le paysage de manière objective : il est le résultat des activités humaines qui s’adaptent à leur environnement naturel au fil de l’Histoire. Le géographe peut y distinguer les éléments naturels des éléments culturels ou bien leur entremêlement qui composent un paysage particulier. Cette approche a dominé la pensée géographique française du paysage jusque dans les années 1970, au moment où la Nouvelle Géographie se penche sur la notion de paysage en prenant cette fois en compte l’espace vécu, les symboles, les mythes, tous les aspects subjectifs du milieu. Le paysage devient l’expression du regard et du ressenti humain sur une étendue visible de territoire. Il est donc un construit social mis en œuvre par chaque société, même si elle n’a pas les mots pour le dire et les images pour le montrer, elle met en paysage tout environnement. Selon l’historien A. Corbin, il y a aujourd’hui deux façons de lire les paysages, celle objective des scientifiques qui décrivent la matérialité, et celle subjective de tous ceux qui regardent les paysages et en fabriquent des représentations et des jugements.

Paysages et identités

Chacun, selon sa culture et ses références, peut s’identifier à un paysage. Chaque société a une identité visible qui s’exprime par des symboles dans l’espace (croix, drapeau, monuments, itinéraire, fête, pèlerinage) dont le sens est partagé par ses membres. Dans le cas du Nevado de Toluca, de nombreuses fêtes religieuses sont organisées dans les communautés qui tissent une trame paysagère commune à l’ensemble de l’aire protégée : les guirlandes de fanions ou de fleurs blanche et jaune, aux couleurs du Vatican, qui parent les bâtiments des centres villageois. Les croix en fer ou en bois sont aussi un dénominateur commun des différentes communautés, au nord comme au sud du Parc, à Agua Blanca à plus de 3 000 m d’altitude comme au bas des pentes. L’identification des sociétés aux paysages produits est liée à la diffusion des valeurs culturelles et des politiques publiques : la ville de Toluca et l’État du Mexique mettent en avant ce paysage de ligne de crête, enneigée surtout, du Nevado de Toluca, quatrième sommet le plus haut du pays, comme image de marque de la ville. Deux types de paysages paraissent particulièrement marquants aux yeux des habitants : la ligne de crête du volcan, cœur de l’espace protégé et les vestiges archéologiques de présences anciennes nahuatl et matlazinca (par exemple, les pyramides de Teotenango à Tenangodel Valle : « Ici, c’est très beau grâce aux pyramides. Elles attirent beaucoup de touristes, des localités, mais aussi des étrangers », extrait d’entretien avec le coordinateur de l’unité de Protection civile de Tenango). Les préférences esthétiques dépendent de la signification culturelle des paysages et du rôle joué par les formes considérées comme naturelles, en fonction des cosmologies des sociétés : les habitants ont très présents à l’esprit le sommet et la ligne de crêtes : ils correspondent à un paysage de haute montagne sublime, mystérieux, mythique dans sa forme d’homme allongé (Xinantécatl), investi par des rites anciens et actuels : des objets rituels du VIIe au XIIIe siècle ont été retrouvés dans les lacs de cratère et la danse de la pluie est encore pratiquée aujourd’hui.

Paysages remarquables et paysages ordinaires

Dans le Nevado de Toluca, la notion protéiforme de paysages prend plusieurs sens. Nous nous trouvons dans une aire protégée qui vise à préserver un milieu fragile, mais aussi remarquable par sa flore, sa faune et ses paysages de haute montagne volcanique. La ligne de crête du Nevado de Toluca, ainsi que les paysages de haute altitude et de lacs de cratère au sommet sont la clef de voûte des paysages attractifs, d’autant plus lorsqu’ils sont enneigés pendant les quelques mois d’hiver. À la Trucheria El Rincon, à Corral de Piedra, les deux employés insistent : les touristes viennent ici avant tout pour les truites et s’ils viennent pour admirer des paysages, c’est avant tout une marche vers « une zone haute où l’on a un panorama, on voit de nombreux orgues basaltiques, le Nevado et en partie le lac de Valle de Bravo ». C’est le paysage naturel, impressionnant qui fait la qualité du lieu et son attractivité : le seul pour lequel les habitants arrivent à dire que « Oui, c’est beau, encore plus sous la neige ». Mais il y a aussi les paysages ordinaires, n’importe quelle étendue du territoire du Nevado, les paysages du quotidien des habitants qui en oublient de le regarder. Chacun de ces paysages est structuré par la roche, la végétation et le bâti, des événements paysagers surviennent parfois, une rupture, une transformation qui fait du paysage un dynamisme : du linge coloré étendu sur un fil à Agua Blanca où dominent les tons de marrons, verts foncés et gris dans un village de maisons de bois, cerné par la forêt, un jour froid et pluvieux. Ou encore le paysage ordinaire de la route, qui fait événement paysager en tranchant la montagne, créant des falaises artificielles à flanc de versant. Le paysage ordinaire des habitants peut être remarquable pour le nouveau venu : les plants d’agaves côtoyant les feuillus, la végétation luxuriante du versant sud du massif : « ça fait beaucoup plus Mexique ici ! », s’exclament les géographes sur le terrain.
Le paysage est donc un construit social, il porte les marques de l’évolution d’un territoire et est le résultat de la projection d’une société sur ce territoire qui se déclinent en une multitude de regards. En effet, il est vu avant tout : vu et assimilé par l’homme qui vit là depuis toujours, vu et analysé par l’expert ou le scientifique, vu et admiré par le visiteur ou à peine remarqué s’il est jugé trop ordinaire. Il est passé au filtre des codes culturels et sociaux, des préférences esthétiques et des connaissances de chacun. Le paysage est multiforme et se déploie dans toute sa variété dans la mosaïque paysagère du Nevado de Toluca.
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